ON THE ROAD AGAIN (et c’est rien de le dire !)
En démarrant ce carnet de bord (bien vide pour l’instant), je vous avais promis d’être honnête et d’évoquer avec sincérité les hauts et les bas de la vie d’un scénariste. Des bas, il va en être longuement question ici.
Tout d’abord, je vous présente mes excuses pour ces 4 longs mois de silence. Désolé de ne pas avoir alimenté ce qui devait être une chronique régulière, un partage d’idées, d’infos, d’anecdotes…
Dans la foulée, je me permets de vous poser une question : de quoi est sensé se nourrir un carnet de bord quand le bateau a coulé et le capitaine avec ???Oui, je l’avoue sans détour : depuis début novembre, j’ai totalement perdu pied dans mon travail.
Ça m’était déjà (et assez régulièrement) arrivé sur de courtes périodes. Souvent après la sortie d’un nouvel album. Pendant deux, trois semaines, je me focalise sur cette sortie, je cherche fébrilement les premiers avis qui fleurissent (très lentement) sur le net… puis, la joie ou la honte bue, je m’en retourne à la prochaine histoire, toute frémissante, qui me tend les bras.
Ce qui ne s’est pas produit cette fois.
Dans le cas qui nous intéresse ici, il y a bien eu la sortie d’un nouvel album: Le Sourire du Clown tome 3.
Cette sortie allait cependant bien au-delà de la simple sortie d’une nouveauté. Elle marquait la fin d’une série importante pour Laurent Hirn et moi-même après 20 ans de travail commun et d’amitié.
Pour se rendre compte de son impact, on a fait une petite tournée, rencontré nos lecteurs, lus les critiques sur le net et dans la presse…
Je l’avoue sans honte, l’accueil n’a pas été à la hauteur de ce que nous en attendions… Pas mauvais, loin s’en faut, mais pas aussi enthousiasmant que nous l’escomptions. La fin de notre précédente série, Le Pouvoir des Innocents avait soufflé tant les lecteurs, que les libraires ou les critiques, installant une flatteuse réputation qui nous permet aujourd’hui encore de vivre de notre métier.
Alors, certes, le Sourire du Clown a surpris, mais pas toujours agréablement. Certains y ont vu une pirouette facile là où nous pensions être courageux, novateurs dans notre travail et offrants un vrai regard sur les banlieues.
Bien sûr, il y a eu des dizaines de témoignages enthousiastes et favorables au Sourire, mais bon sang, allez savoir pourquoi, on ne retient que ce qui nous égratigne et nous donne l’affreux sentiment d’avoir échoué.
Ca nous a d’autant plus atteint qu’on pensait vraiment avoir donné notre meilleur… Pendant des semaines, on s’est imaginé que le Sourire allait nous offrir un électrisant tremplin vers les 10 prochaines années de travail en commun. Or, cet accueil mitigé nous a déconcertés, déboussolés. Il nous a fait perdre confiance en nos choix, en notre envie de faire…
Vidés…
Lessivés…
On a lâchés prise.
Et les jours, et les semaines ont commencé à s’égrainer.
Durant cette période, le travail était d’autant plus éprouvant que je m’acharnais à mettre en place le prochain projet auquel Laurent et moi nous attelions… la suite du Pouvoir des Innocents. Je devrais dire d’ailleurs, les « deux » suites du Pouvoir des Innocents.
Pourquoi deux ? C’est compliqué et assez évident, en fait.
Lorsque nous avons fini le Pouvoir, nous nous sommes demandés ce qu’allait devenir ce New-York uchronique entre les mains bienveillantes de Jessica Ruppert. On ne voulait qu’en avoir une idée, juste comme ça, pour se rendre compte. On s’est projetés en 2007, soit dix ans après les événements racontés dans notre série. On y a vu des choses passionnantes, un contexte social et politique complètement bouleversé par la présence sur l’échiquier de cette politicienne qui n’aurait jamais dû avoir la possibilité de se retrouver là… et malgré notre désir de marquer définitivement le mot fin au bas du Pouvoir, on s’est promis, avec Laurent, d’écrire et de dessiner l’histoire de cette autre Amérique, une fois fini le Sourire du Clown.
On en avait même le titre : LES ENFANTS DE JESSICA.
Cependant, entre le moment où nous avons fini le Pouvoir et aujourd’hui, New-York a connu un événement majeur qu’il semblait difficile de passer sous silence : je veux bien sûr parler du 11 septembre 2001 et de ses multiples conséquences géo-politiques.
Y avait-il un intérêt à mettre l’attentat le plus médiatisé de tout les temps en perspective avec celui plus américano-américain du Pouvoir des Innocents ?
Nous avons jugé que oui et décidé de créer un cycle entre le Pouvoir et les Enfants de Jessica que nous avons baptisé : CAR L’ENFER EST ICI.
C’est là que ça se corse.
Laurent avait envie de s’attaquer sans attendre aux Enfants de Jessica, qui était l’œuvre qui le motivait le plus. Que faire alors de Car l’Enfer ? On s’est dit que si on découvrait un dessinateur capable de gérer à la fois l’humanité des personnages et l’ampleur de l’histoire, on tenterait bien le coup des deux séries parallèles.
Le dessinateur, on l’a assez vite trouvé en la personne de David Nouhaud, avec lequel j’avais tissé des liens de complicité et d’amitié depuis de nombreuses années et dont je savais l’intérêt pour l’histoire racontée dans le Pouvoir des Innocents.
Afin de conserver une cohérence narrative entre le travail de David et celui de Laurent, il nous a semblé nécessaire que Laurent réalise le story-board de Car l’Enfer.
De mon côté, Laurent m’a demandé d’essayer de raconter cette histoire en créant de nouveaux personnages et en n’utilisant les personnages du Pouvoir, au maximum, que comme des seconds rôles.
Il disait que ça le gênait de ne pas pouvoir réaliser lui-même cette autre suite et qu’il ne se sentait pas de voir ses personnages vivre entre les mains d’un autre, ce que je concevais parfaitement.
Je lui en ai donc fait la promesse et, sans état d’âme, j’ai remisé ma première version de l’histoire et commencé à développer une nouvelle approche à travers le regard de Cyrus Chappelle, l’avocat noir en charge de la défense de Joshua après son arrestation.
C’est sur ce scénario que j’ai buté pendant des semaines, des mois… 4 mois… 4 mois où chaque chose que j’écrivais finissait inévitablement à la poubelle, où je n’arrivais plus à voir, ni entendre mes histoires, à trouver le fil conducteur émotionnel qui permet de passer d’une case à l’autre. Rien… la sensation affolante d’être un vague spectateur de mon univers imaginaire et non un créateur impliqué dans l’âme de mes personnages.
Et si ça s’était limité à Car l’Enfer. Mais non. Il en allait de même sur mes autres histoires, la Mémoire, Urban, Holmes ou Deux Frères…
Durant cette période, j’ai bien sûr essayé de comprendre ce qui m’arrivait. Des raisons, j’en ai trouvé des dizaines qui paraissaient toutes meilleures les unes que les autres : l’affliction après l’accueil mi-figue mi-raisin du Sourire, l’épuisement après 20 ans de travail dans le domaine du scénario, le trop plein de travail alors que j’avais toujours privilégié la qualité sur la quantité… j’ai même fini par douter de l’intérêt de réaliser des suites au Pouvoir.
Il fleurit depuis quelques temps en librairies des tas de suites au mieux « tièdes » au pire « médiocres » et la question se posait sincèrement de l’intérêt d’en fournir deux de plus.
Ca a duré 4 mois.
J’aimerais vous dire que ça a été long… mais même pas… les jours filaient à toute vitesse sans que j’arrive à accrocher l’instant…. J’aimerais vous dire que ça m’effrayait, mais non, je me disais juste que si écrire finissait par devenir ça, cette chose sans intérêt, il valait mieux changer de métier.
J’ai très sérieusement envisagé de changer de métier, oui.
Et puis un matin, Cécil, le dessinateur de Holmes me demande comment je vais… je lui avoue, en plein désarroi, ces 4 mois de total vide que j’avais essayé tant bien que mal de cacher à tout le monde, tant j’en avais honte.
Très gentiment, il me demande d’essayer de mettre des mots sur ce qui m’arrive, espérant en déterminer la raison. Mais j’ai beau réfléchir, je ne vois pas quoi lui dire… Rien… juste un grand sentiment de lassitude et ce néant affreux, intransperçable que j’ai devant moi depuis tous ces jours.
Et puis brusquement, alors que je n’y avais même jamais songé, je lâche : « J’ai l’impression qu’il y aurait mieux à faire avec Car l’Enfer… mais j’ai promis à Laurent ne pas mettre nos personnages du Pouvoir au centre de l’histoire »…
J’avais à peine dit cette chose, que je n’avais jamais osée m’avouer durant tout ce temps (j’avais fait une promesse et il ne me semblait pas pensable de revenir dessus), qu’un flot d’images, venant de toutes mes séries à la fois, m’a envahi… comme si d’un coup, on me remettait le câble après 4 mois passés bloqué sur TF1 à regarder Joséphine Ange Gardien (je sais l’image est audacieuse, mais elle est assez évocatrice de l’impression que j’ai eu).
C’était il y a deux semaines.
Depuis, j’ai parlé de tout ça avec Laurent Hirn, qui sentait bien, que je n’allais pas bien. Mais lui non plus ne se doutait pas de la raison de tout ça.
Quand je lui ai demandé son accord pour remettre Joshua Logan et sa femme au centre de Car l’Enfer, il m’a dit oui sans attendre… Il ne voulait qu’une chose : que je me sente heureux dans mes histoires… J’ai replongé aussi sec… Excité comme un puce, j’ai redécoupé les pages déjà écrites de Car l’Enfer et ajouté un chapitre d’intro et plusieurs pages intermédiaires. Tout le monde est enthousiasmé par le résultat… à commencer par moi…
Ben oui, je dois le dire, j’ai la pêche, des couilles comme des melons tellement tout est redevenu sensible. J’arrive à nouveau à être à la fois dans mes personnages et au dessus de mon histoire afin d’en saisir la globalité et les manques… tout ça est revenu d’un coup…
D’un seul coup…
Croyez moi, je ne suis pas prêt de vous laisser sans nouvelle (et je touche du bois !!! Mais j’y crois dur comme fer).
6 commentaires
Que dire, sinon que c'est précisément la crainte de ne plus réussir à provoquer ces émotions qui m'a plongé dans cet abîme de perplexité... Mais je vous rassure, cher Spaces, une fois encore... tout est à nouveau en place et je pense que ce passage à vide aura l'avantage de propulser le tout vers le mieux... une dernière chose que j'ai oublié de dire dans mon texte. Etre apte à écrire des scénarios (du moins au niveau d'exigence et de plaisir que je veux pour mes histoires et pour mes lecteurs), c'est comme un super-pouvoir (j'en vois déjà qui ricane au fond à droite)... oui, c'est comme Spiderman qui grimpe au mur... vous avez ce pouvoir ou vous ne l'avez pas... si vous ne l'avez pas, vous ne pouvez pas grimper à peu près au mur, non, vous vous cassez tout simplement la gueule et vous vous mettez à marcher comme un humain normal... c'est en gros ce qui m'est arrivé ces 4 derniers mois.
Merci encore de vos mots qui me touchent profondément.
luc
Marcher comme un humain normal, ce n'est pas si mal, à bien y réfléchir... :)
C'est rare de voir un auteur s'exprimer sur ses moments de fragilité.
Content pour toi et ceux qui t'accompagnent que tu sois sorti du creux.
Luc B. changeant de métier ! ...Je viens d'avoir une grande frayeur rétrospective.
Bon, je suis bien contente que cette mauvaise période de doute soit passée. D'abord pour toi ... et puis aussi égoïstement pour moi en tant que lectrice (inconditionnelle) de tes histoires, intelligemment construites et pleines d'humanité.
Le message initial date de presque un mois, j'espère que depuis tout continue de bien se dérouler ... ... et que finalement l'enfer n'est pas ici !!
c'est mieux que bien en ce moment... c'est extra ! On a retravaillé de fond en comble Car l'Enfer est Ici et on est tous (Laurent Hirn, David Nouhaud et moi-même) transporté par les changements... l'histoire est devenue plus intime, plus riche, à la fois plus en lien avec le Pouvoir des Innocents et avec une vraie force propre (allez comprendre)... bref, que du bonheur qui a contaminé les séquences que je viens d'écrire sur Urban, Holmes et La Mémoire dans les Poches :-)))

J'imagine que ce n'est pas drôle tous les jours de plancher sur ses propres histoires, mais, pour ma part, je vous ai découvert avec l'esprit de Warren qui, il faut l'avouer m'a sacrément traumatisé dans le bon sens du terme. Par la suite, et car j'avais grandement apprécié ces 3 premiers tomes, j'ai continué avec vous et notamment Vauriens, puis j'ai passé au crible votre biblio, et malheureusement pour moi, je n'ai découvert que sur le tard le Pouvoir. Sans raisons, pourtant, et quelle claque j'ai pris (j'en redemande et pourtant je suis loin de pratiquer le masochisme). C'est pourquoi, depuis je suis vos parutions avec un émoi non caché car je vous considère comme un scénariste (très) talentueux. (Et je rajoute que le sourire du Clown est loin de m'avoir déçu mais la comparaison (et la promo) était facile avec le Pouvoir, les aléas du Star system, j'imagine). Bref, tout ça pour dire que j'apprécie grandement votre écriture et en redemande, mais pour ça, on est pas aux pièces, prenez votre temps, et bonne continuation à vous dans vos travaux. Que cette modeste contribution d'un lecteur puisse vous aider... :)