Journal de bord de Luc B. : "Il pleuvait sur Strasbourg ce jour-là"
J’ai vu Laurent Hirn pour la première fois, un soir de janvier 1990. Un soir mémorable, où il pleuvait comme rarement j’ai vu et entendu pleuvoir. L’eau dégorgeait des chenaux strasbourgeois avec de violents glougloutements qui ont accompagné toute notre entrevue.
J’ai frappé à sa porte. Il m’a ouvert et je me suis tout de suite dit qu’il avait l’air sympathique avec ses cheveux frisés et sa barbe rousse. Il m’a souri. Je suis entré.
Laurent m’avoua quelques années plus tard qu’il s’était dit, de son côté, que je ressemblais bougrement à Takatakata, le petit soldat japonais à lunettes de Jo-El Azara, chauve et toujours souriant, qui animait les pages du journal de Tintin. Ça tombait bien, c’était la toute première BD qu’il avait lue.
Un signe du destin.
Notre rendez-vous avait été conclu quelques jours plus tôt au téléphone. Laurent s’était montré particulièrement suspicieux. J’étais autodidacte, je n’avais jamais réellement soumis mon travail au jugement de mes pairs. Pour lui, je pouvais difficilement avoir du recul sur mes histoires et il doutait sincèrement qu’on puisse faire affaire ensemble.
Au désespoir, je lui jurais que j’étais particulièrement exigeant envers moi-même et que je pensais qu’il pourrait trouver son content dans ce que j’avais à lui proposer (il m’avait avoué qu’il aimait les comics, bien plus encore que la BD franco-belge, passion que je partageais de mon côté et que j’utilisais dans le système narratif du Pouvoir des Innocents. Il me semblait donc que je ne mentais pas trop en lui disant ça).
Dès mon arrivée chez lui, Laurent m’a demandé à voir le scénario que j’avais écrit. J’étais convaincu qu’il le mettrait dans un coin, me poserait quelques questions et me renverrait en attendant de me donner sa réponse quelques jours plus tard. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Laurent s’est emparé du document et s’est mis à le lire, là, devant moi. Ça a dû lui prendre une demi-heure. Une demi-heure de torture, tant il plissait le front et les yeux, comme si ma prose provoquait chez lui doutes, ennuis et interrogations profondes (en fait, j’ai découvert qu’il était myope, qu’il avait cassé ses lunettes et devait donc faire en permanence le point avec ses yeux pour lire correctement).
Une fois passé le mot « fin », il a reposé le scénario, et m’a annoncé sans détour que c’était « très exactement » le genre d’histoire qu’il avait envie de mettre en images (il m’avouera 10 ans plus tard qu’il avait trouvé le scénario tellement bon pour un débutant qu’il s’était renseigné pendant une semaine auprès de ses amis pour s’assurer que c’était bien un scénario original et non un truc que j’aurais repompé dans un Comics).
Pendant une heure, Laurent m’a posé des questions. Pas sur son futur travail de dessinateur, mais sur la psychologie des nombreux personnages que je lui demandais de mettre en scène. C’est, ce moment, je crois, qui a scellé notre duo.
Nous n’étions pas des techniciens de la BD, intéressés par la beauté des images à produire, mais deux hommes qui avaient envie de parler d’autres « hommes ». Des hommes qui n’existent pas… de purs produits de fiction, mais dans le respect de leurs personnalités, de leurs envies, de leurs contradictions aussi. Nous voulions raconter tous les deux des destins avec le souci d’innover, de surprendre, de bousculer et d’interroger nos lecteurs…
Ils sont rares les gens comme Laurent, qui ne sont pas de simples machines à dessins, mais avant toute chose « des raconteurs » même si ils n’écrivent pas leurs propres histoires.
J’ai commencé à comprendre cela, lorsque je l’ai vu littéralement plonger dans une imposante pile de dessins d’où il sortit le croquis d’un homme qu’il avait réalisé quelques jours plus tôt. « C’est comme ça que je vois Joshua Logan ! ».
J’ai regardé son dessin et je lui ai répondu un sourire extatique aux lèvres « Nom de dieu ! Moi aussi ! ».
Quand je suis ressorti de chez lui, j’avais l’intime conviction que nous allions travailler ensemble, même si rien d’aussi définitif n’avait été dit.
Mais il y a des jours comme celui-là où l’on sait que notre vie vient de basculer.
Six mois plus tard, nous avions monté un dossier complet (comprenant les 4 premières planches du tome 1 en couleurs, le synopsis complet du tome 1, quelques pages manuscrites de mon découpage et les grandes lignes de ce que devait être la saga du Pouvoir des Innocents). Nous avons décidé de faire parvenir le dossier à 6 éditeurs qui nous semblaient susceptibles de s’intéresser à ce type d’histoire de politique fiction (Zenda, Glénat, Vents d’Ouest, Delcourt, Casterman et Dupuis) et pris rendez-vous avec 4 d’entre eux sur Paris.
C’était la première fois que je montais à la capitale (j’avais 22 ans). Sur les nerfs, j’ai dû arriver une heure à l’avance à la gare de Strasbourg, ce qui m’a laissé tout le temps de ruminer la phrase que m’avait dite ma mère avant de partir : « dis-toi bien que personne ne t’attend là-bas ! ». Laurent, lui, est arrivé 5 minutes avant que le train ne démarre, les mains dans les poches.
Le premier éditeur que nous avons vu était Zenda, qui était le premier éditeur en France des Watchmen de Alan Moore et du Dark Knight de Frank Miller. Deux références absolues pour nous. Doug Headline a pris le dossier, a regardé les planches et nous a annoncé qu’il était preneur…
Pour la première fois de ma vie, quelqu’un me faisait une proposition pour me payer mon travail de scénariste.
Idem le lendemain chez Glénat. Idem chez Delcourt, deux jours plus tard…
C’était incroyable, mais ça a été aussi simple que ça.
Enfin aussi simple…
Il a fallu nous déterminer parmi toutes ces propositions, car par courrier, deux autres éditeurs nous avaient aussi donné leur accord (Dupuis et Vents d’Ouest).
Nous avons opté pour Delcourt. Il avait lu l’histoire avec une grande attention et avait développé ses arguments et sa passion pour notre récit dans une longue lettre qui nous avait beaucoup touché. Et puis, à l’époque, Delcourt était une toute petite boite (ils ne publiaient que 10 albums par an) et nous cherchions précisément un endroit où nous ne serions pas des anonymes fondus dans la masse.
Le 12 novembre 1990, Laurent et moi signions notre premier contrat avec Guy.
Heureux, certes, mais pas forcément convaincu d’être encore là 20 ans plus tard.
(à suivre)

Publié il y a 27 mois dans Au coeur de Futuropolis.