A propos des Cahiers Ukrainiens: quelques mots d'Igort
Dans quelques jours paraîtront Les Cahiers Ukrainiens d’Igort. Pour ce premier tome d’un diptyque consacré à l’ex-URSS, Igort précise quelles sont ces intentions et sa méthode de travail :
« Voilà un an et demi que je travaille à cette fiction documentaire, née le plus naturellement du monde d’un voyage qui s’est ensuite transformé en séjour et puis en un autre voyage organisé pour comprendre. J’ai vécu pendant plus d’un an entre l’Ukraine, la Russie et la Sibérie. J’ai commencé à rencontrer des gens et à enregistrer des histoires vécues. Puis, étant donné que certains faits étaient couverts par le secret et peu connus, je me suis mis à étudier et à voyager à nouveau, pour comprendre. Je parle, par exemple, d’un génocide qui est encore camouflé, le dénommé Holodomor, où 7 à 10 millions d’Ukrainiens ont été exterminés en deux ans à partir de 1932. L’Holodomor, néologisme qui signifie « mort par faim induite », fût une famine artificielle imposée par Staline pour punir les poussées autonomistes de l’Ukraine et continue à être un casus belli entre la Russie et l’Ukraine. Le livre se composera de deux volumes, Les Cahiers ukrainiens et Les Cahiers russes. Une exploration sur le terrain pour comprendre ce qu’a été et comment a été vécu le rêve communiste de la Révolution à nos jours. Avec cette question : que reste-t-il de tout ça aujourd’hui, à l’heure de la commémoration de la chute du Mur de Berlin ? Ce sont donc des histoires vraies, fruits d’interviews et de rencontres que j’ai dessinés avec l’aide de documents et de films réalisés sur place. Ces histoires sont accompagnées de [par] la voix de ceux qui m’ont parlé, en texte off. À cela s’ajoute en alternance une narration parallèle qui traverse tout le livre : c’est la partie historique, c’est-à-dire les rapports de la police secrète, rendus public tout récemment, que j’ai traduits et dessinés. Cela fait trente ans que je travaille comme auteur et au cours de ma carrière, j’ai traité des thèmes différents, liés principalement à la mémoire et au mythe. J’ai trouvé naturel d’affronter une narration qui part d’une vision documentaire. Le documentaire dessiné est une possibilité dans le langage de la BD et je suis un auteur curieux. J’aime explorer. En travaillant, me tenaient compagnie certains travaux que j’ai aimés de Gianni Celati (Narrateurs des plaines, avant tout, mais aussi le Reportage africain), de Truman Capote qui entre dans la scène de la tragédie et qui écrit De sang froid, de Pasolini, L'odeurs de l’Inde entre autres. J’aime également le Wenders « non fictionnel » de Tokyo-Ga ou Buena Vista Social Club, par exemple. Ce qui m’intéresse, c’est que les histoires viennent à ma rencontre. Les dénicher voulait dire, se mettre en voyage justement. À l’écoute. Sont nées des chroniques terribles, incroyablement intenses et pleines de douleur, d’ironie, de tragédie et de comédie. Pour moi, il était important de porter « en plein air » ce travail, hors de mon atelier, pour trouver une écriture personnelle qui se mesure avec le thème de la « réalité ».


Publié il y a 20 mois dans Au coeur de Futuropolis.